A novel by Boris Barail
Paris, 1888.
Geoffroy Grandjean, a mirror-maker on rue de Charonne, hangs a large mirror of his own making in his parlor. Behind the glass, in a hiding place hollowed out for the occasion, he slips a letter in which he confesses… a secret he will never have time to say out loud: his last sentence will be left hanging. He slips in a proverb whenever he can to show off his culture; he has his school certificate. Some are particularly tasty, such as: “He who goes to bed with an itchy backside wakes up with a stinking finger.”
His wife Marie-Jeanne, who knows everything and says nothing, doubles the quote for a large mirror ordered by the countess as revenge. The mirror and the inkwell of the little writing desk, silent narrators, will watch for seventy years as this family never finishes its sentences.
Five children grow up. Joséphine, the eldest, who keeps a black notebook and the household. Mireille, the proofreader, who reads everything and says nothing about her traumatic abortion. Nicole, the devout one, who counts everything. And the twins André, the draftsman, and Paul, who reads Plato. Between themselves they speak two secret languages, euçapoite and later pitwood. They share fromage blanc to the milligram on a scale and fall out for eleven days over a marble. The fairies they have invented protect them and help them reconcile. Teatime at Aunt Émilie’s lets them give free rein to their pranks, playing with the elevator, in particular to frighten the Italian neighbor, Madame Melenotte.
A few days after receiving from Marie-Jeanne the offer of a position, Berthe, the countess’s chambermaid, falls down a service staircase and dies instantly. The case is closed.
In 1898, in the midst of the Dreyfus affair, Mireille, pregnant by Lucien, a typesetter at L’Aurore, leaves the house and will not return for eight years. Guillaume, now a teenager, comes every Saturday to buy two small loaves from Léonie, the baker who sings off-key. He watches from afar the workshop of the father he does not know he has and where he will end up as an apprentice. He does not get along with his official father, the Count of Gransac. One day the count takes his son to the brothel to initiate him. At eighteen, the twins also go to the brothel for the first time and come back with crabs.
The war of 1914 does not separate the twins. André loses two fingers at Verdun. Paul, who had tried to get himself discharged by faking a right cervico-brachial rheumatic neuralgia, refuses to shoot his friend Marius, condemned for desertion: three months in prison, and Marius is shot anyway. The false armistice of 7 November 1918 leaves two armies, for one afternoon, shaking hands. After the war, Guillaume marries Geneviève, Joséphine’s daughter, without knowing she is the granddaughter of his own father. Geoffroy dies in 1923 in the middle of a sentence: “I am the… I had… There is…” The children immediately quarrel over a salon and a mirror that, under the deceased’s will, may not be moved.
The years go by. Marie-Jeanne dies facing the mirror, a basket of letters on her lap. Guillaume cheats on Geneviève with Hélène, who gives him a daughter, Ségolène. Paul dies run over by a De Dion-Bouton while watching the swifts fly. Under the Occupation, Jean-Louis, Joséphine’s husband, dies at the table, poisoned with digitalis. Geneviève killed him so that he would not tell Guillaume about the consanguinity in their marriage. Joséphine, to cover for her daughter, writes to the prefect accusing herself, and the case is closed without further action.
In 1952, Ségolène, now a clerk to an auctioneer, comes to appraise the house and senses something behind the mirror. Mireille, now old, reads her sister’s notebook, waits for ten years to pass and for the law to be unable to do anything, then forces Geneviève to confess everything to Guillaume. In 1957, the expropriation of the block forces the mirror to be taken down: behind it, the letter written by Geoffroy in 1888. In Marie-Jeanne’s basket, another, from the dying countess, who confesses to Berthe’s murder and her brief affair with Geoffroy. Guillaume learns all at once that he is the son of the mirror-maker who is also his employer, the husband of his niece, and the father of a young woman with long black lashes.
Paris, 1958.
At Guillaume’s, after the move from rue de Charonne caused by the expropriation of the unhealthy block, the mirror is placed in the great salon, facing the twin mirror that Geoffroy had made for his mother. A hook gives way and the rue de Charonne mirror, which knows the whole history of the Grandjean family, shatters into a thousand pieces.
Each takes a shard.
The inkwell, for its part, is full: it waits.
A family saga, funny, tender and dark, where nothing is ever said in full, and where everything ends up being known.
Excerpt in French. The novel is written in French only. This is the opening of the book: the prologue and the first chapter.
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PROLOGUE
De belles funérailles ne garantissent pas le paradis. (Haïti)
Paris, novembre 1923
Geoffroy Grandjean voulait mourir devant son miroir. C’était une idée de miroitier, et personne n’osa discuter.
— J’ai passé ma vie à fabriquer des glaces pour les autres, avait-il dit entre deux quintes. Je mourrai dans la mienne.
Ses fils avaient soulevé le lit de fer avec lui dedans, les yeux brillants, conscients de déménager un père mourant. On l’avait installé au salon, face à la glace, sous un lustre éteint depuis des semaines. Il avait soixante-huit ans, une pipe froide sur la table de nuit et des poumons que plus de quarante ans de vernis avaient mangés. Il ne lui restait plus qu’à finir.
Ils étaient tous là. Marie-Jeanne, son épouse, droite dans son fauteuil, les doigts serrés sur son chapelet. Joséphine, l’aînée, près de la cheminée, à côté de Jean-Louis, son mari, et qui veillait déjà sur la maison. Mireille, adossée à la porte, à moitié dehors, prête à partir. Nicole, à genoux au pied du lit, qui priait sainte Rita. Et les jumeaux, André et Paul, épaule contre épaule, eux que personne n’avait jamais vus séparés dans une pièce, même à quarante ans passés.
Le miroir les reçoit un à un. Il garde le col que Joséphine redresse en passant, le regard que Mireille détourne, la tête que Nicole baisse. On ne se regarde jamais de la même façon devant un mourant. Le verre est fait de sable et de feu, et il a la mémoire du sable : il ne perd rien.
Geoffroy respirait mal. Dans la glace, il les regardait un par un, avec insistance, pour la dernière fois.
— Ma chérie, mes enfants, dit-il.
Toute sa vie, Geoffroy avait eu un proverbe pour chaque occasion. Ce soir-là, il cherchait celui de la mort et n’en trouvait aucun.
Il toussa. Il y eut du sang sur le mouchoir, que Marie-Jeanne lui retira sans un mot.
— Je veux enfin me libérer d’un secret.
On n’entendit plus que la pendule. Il y a des phrases qui créent un vide, un silence dans l’attente d’une révélation importante.
— Devant vous tous, reprit-il, je suis le…
Il chercha son souffle. Ses lèvres remuèrent.
— J’ai eu… Il y a…
Ce fut tout.
Ses yeux restèrent ouverts, tournés vers la glace. Nicole poussa le premier cri mêlé de sanglots. « Papa ! »
Dans le verre, tous les visages ont changé.
* * *
Le miroir renvoya la pièce, comme il l’avait toujours fait, mais personne ne vit l’essentiel, qui avait duré une seconde : le regard de Geoffroy avait quitté ses enfants, avait glissé sur le verre et s’était arrêté au bord du cadre, à hauteur de la moulure dorée, là où le bois rejoignait le mur.
Puis plus rien.
Sur le petit secrétaire, l’encrier de cristal est plein. Dans son noir immobile dort le souvenir d’une lettre écrite trente-cinq ans plus tôt, avec son encre, et cachée derrière le miroir.
Cette semaine, une autre lettre sera écrite avec lui, qui ne dira pas toute la vérité.
L’encrier attend.
CHAPITRE 1
Je raconte le miracle, mais pas le nom du saint. (Colombie)
TRENTE-CINQ ANS PLUS TÔT
Rue de Charonne, dimanche 18 mars 1888
Il avait fallu quatre hommes, deux échelles et presque toute la matinée pour monter le miroir jusqu’au salon. Geoffroy avait dirigé l’opération en criant, en suppliant et en jurant. Il ne jurait pas souvent. Il jurait surtout quand il fallait faire un effort, même si ce n’était pas lui qui le faisait.
Quand le miroir fut enfin posé sur ses crochets, entre la cheminée et le petit secrétaire, il offrit un verre de gros rouge aux porteurs et les congédia aussitôt. Il ne voulait pas qu’on regarde son visage, qui exprimait une extase quasi orgasmique.
Sous le drap de lin, la glace avait demandé quatorze mois de travail, tous les soirs, après la fermeture de l’atelier, pour que les commandes des clients n’en souffrent pas. Deux mètres sur un mètre quarante. Une glace de Saint-Gobain, aux bords biseautés à la main, dans un cadre de chêne doré à la feuille. Personne, dans la maison, ne l’avait encore vue.
À trois heures, Geoffroy fit appeler la famille.
Marie-Jeanne entra la première. Trente ans, petite, droite dans sa robe grise du dimanche, les cheveux tirés si fort que son visage en était déformé.
Puis vint Joséphine, douze ans, déjà sérieuse.
Mireille, dix ans, traînait les pieds. Elle le faisait par principe parce qu’on lui avait dit cent fois de ne pas le faire.
Nicole, neuf ans, compta les marches en récitant un Ave par marche afin, disait-elle, de gagner du temps.
Enfin les jumeaux arrivèrent. André et Paul avaient huit ans et portaient les mêmes vareuses de marin. Geoffroy les avait fait passer par deux portes différentes pour éviter une dispute dans l’escalier. Ils s’étaient quand même tiré la langue avant d’entrer.
— Tenez-vous bien, dit Geoffroy. Aujourd’hui, ce n’est pas votre père qui vous parle. C’est le maître vitrier.
Il avait trente-trois ans. Ses longues mains étaient brunes jusqu’aux poignets à force de travailler le vernis. Il avait aussi de très longs cils, dont les clientes disaient que c’était du gaspillage pour un homme. Dans le faubourg, on racontait qu’il parlait peu et que ses miroirs parlaient pour lui.
L’enseigne de la boutique, rue de Charonne, disait :
GRANDJEAN, MIROITIER — GLACES, VITRES, ENCADREMENTS
Ce n’était pas la plus grande boutique du quartier. C’était simplement la seule où l’on pouvait se regarder dans une glace avant de l’acheter.
Geoffroy tira sur le drap. Le lin glissa et la glace apparut.
La lumière grise de mars entra par les deux fenêtres et tomba sur le verre. Le salon entier s’y trouva d’un seul coup : le lustre, les rideaux de reps vert, la table ovale, le secrétaire, la cheminée et, devant tout cela, les cinq enfants et leur mère.
Les enfants se turent. Les jumeaux comprirent qu’ils étaient quatre.
Geoffroy sourit.
— Voilà.
Personne ne répondit. Il s’approcha de la glace et passa la main sur le cadre.
— Regardez bien. Un miroir ne ment pas.
Marie-Jeanne le regarda.
— Il ne dit rien non plus.
Geoffroy se retourna.
— C’est pareil.
— Non.
Elle s’approcha à son tour. Dans le miroir, ils étaient tous là. Mais quelque chose avait changé.
Ils ne se regardaient plus les uns les autres. Ils se regardaient eux-mêmes.
Joséphine arrangea son col.
Mireille fit une grimace.
Nicole compta les personnes dans la glace.
André et Paul se placèrent côte à côte.
— On dirait qu’on est deux fois plus nombreux, dit Paul.
Geoffroy rit.
Le soir, après le dîner, les enfants montèrent se coucher.
Geoffroy resta seul dans le salon. Il alluma une lampe et regarda le miroir. Puis il alla jusqu’au secrétaire et ouvrit le tiroir. Il en sortit une feuille pliée en quatre. Il resta longtemps debout, la lettre à la main. Enfin, il s’assit.
Il trempa sa plume dans l’encrier. Et il écrivit.
* * *
Plus tard dans la nuit, Geoffroy enveloppa quelque chose dans un mouchoir de batiste brodé d’un M, puis joignit le tout à la lettre.
Il se leva, alla chercher derrière le cadre un petit levier de bois qu’il avait taillé lui-même, l’introduisit entre le mur et la traverse basse et tira.
Le miroir pivota sur ses crochets en grinçant, ce qui le fit sursauter. Il resta un instant immobile, puis s’agenouilla.
Derrière le cadre, dans le bois, il avait préparé une cavité. Quatre doigts de profondeur, fermée par une plaquette de chêne taillée dans le fil du bois. Il y déposa le papier et le mouchoir, puis referma et remit du vernis. L’odeur lui monta à la gorge et il toussa.
Le miroir ne vit rien.
Il voyait tout ce qui se passait devant lui. Pas derrière.
Geoffroy remit le cadre en place et s’essuya les mains sur son gilet de travail, comme d’habitude.
Lorsqu’il se retourna, Marie-Jeanne se tenait dans l’embrasure de la porte. Elle portait une camisole et un châle. Ses cheveux étaient défaits.
— Tu ne dors pas ?
— Tu le vois bien. Je n’avais pas envie d’aller faire téter les puces. Je regarde mon ouvrage.
Elle fixa le miroir, puis le bas du cadre.
— Il n’y a pas de puces dans notre lit ! Et pourquoi ça sent le vernis ?
— J’en ai repassé. Le bois boit.
— Viens te coucher.
Elle posa la main sur son épaule, une seconde, puis la retira.
— Qui cache son pain n’a pas toujours faim, dit Geoffroy.
Marie-Jeanne le regarda.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je ne sais plus. Je l’ai dit comme ça, sans y penser.
— Alors viens te coucher.
Elle sortit.
Geoffroy éteignit la lampe et la suivit.
Le miroir resta seul.
Il n’avait pas vu ce que Marie-Jeanne avait vu avant d’entrer. Il savait seulement qu’elle n’avait rien demandé, ni cette nuit-là ni aucune autre.
Dans le salon noir, la glace conserva un moment la lumière rouge de la cheminée, puis elle disparut.
Le salon attendit trente-cinq ans.
To be continued…
A new novel is on its way. In the meantime, discover The Odyssey of My Electrons.
© 2026 Boris Barail